JE ME SENS TRÈS SEULE

 

 

Je me sens très seule ce soir.  J'entends le tic-tac de l'horloge qui m'irrite les tympans.  Mais en même temps je me sens habitée par une force que je ne croyais pas posséder.  D'où me vient-elle?  Je ne sais pas encore car je frissonne d'anxiété et de peine et l'instant d'après je me sens flotter.  Je me sens comme une feuille ridée d'avoir trop espérée de cet amour que je croyais éternel.  Pourtant il avait tenu malgré les tempêtes nombreuses et les larmes versées par l'un ou par l'autre.

 

  J'étais verdoyante et frétillante à l'été...   et,  en un coup de vent, l'amour que je donnais et que je recevais s'est asséché.  Celui avec qui je marchais depuis de longues années, le compagnon qui m'a toujours tenu la main et dont j'ai toujours soutenue la sienne précieusement dans ma paume tendue...  s'est sauvé dans les bras d'une femme en attente d'un homme marié tel que lui!

Je n'ai rien vu venir car il m'a chuchoté à l'oreille des mots d'amour jusqu'à son départ.  Il a aimé mon corps et j'ai fondu dans ses bras mille et une fois.  Il a fait de moi sa déesse, son amante, sa compagne et sa complice.  Nos caresses étaient douces comme le flottement de la mousseline et nos gestes amoureux avaient la joliesse de la dentelle.  Dans ses bras j'étais bien et les heures s'écoulaient trop vite quand enfin il était à mes côtés.  Nous avons fait un jardin et il l'a embelli de ses oeuvres.  Nous avons dansé au clair de lune et prié pour que la Vie nous soit bonne!

 

  Les minutes s'arrêtaient et le temps se figeait.  Avec lui, je devenais forte de toutes mes certitudes amoureuses et il éloignait le vent de l'incertitude dès qu'il osait se lever.  Il m'a épaulée quand mon oiselle s'est envolée et je l'ai aidé à se tenir debout quand son fils de sang s'est affaissé pour ne plus jamais remarcher.  J'ai attendu l'enfant de cristal que son adolescente portait et j'ai toujours combattu pour que son plus jeune se sorte du monde éphémère de la drogue...  J'ai servi des repas sur des nappes blanches et j'ai fleuri leurs vies pour qu'ils sachent combien belle est une fleur!  J'ai peint les murs de tons vibrants pour leur faire quitter leur grisaille et leurs tourments d'enfants marqués au fer rouge comme du bétail dont on ne voulait plus!

J'ai pris soin du foyer qui était le nôtre et j'ai paré nos murs de paysages de rêves.  J'ai accueilli cet homme pourtant si bon et j'ai dit oui quand il a voulu réunir ses quatre petits autour de lui.  Mon coeur s'est élargi pour que notre famille se sente à l'aise.  Mes deux enfants ont été généreux et ils les ont considérés comme faisant partie des leurs.

 

  Nous rêvions souvent de nous retrouver sur le bord d'un lac et de siroter notre café sur le bout du petit quai devant un soleil levant.  Nous aimions les feux de bois et les minutes jazzées.  Nous bâtissions des châteaux en Espagne pour mieux les défaire et recommencer à construire le lendemain.  Les enfants grandissaient et notre mission de parents étant accomplie...  il était venu le temps de ne plus nous contenter de rêver et de faire de notre amour l'un envers l'autre une nouvelle réalité sans les aléas apportés par la marmaille nombreuse.

Déjà la cinquantaine se profile en novembre pour moi.  On me dit encore jolie et mes yeux sont bleus comme la mer.  Je suis femme épanouie et j'ai toujours le goût de réécrire un nouveau livre même si celui-ci s'est refermé bien vite sans que j'aie eu le temps d'écrire le mot FIN.

 

  Oui, ma plume dégouline d'encre-larmes échappées goutte à goutte et elle n'attend que la feuille parcheminée pour danser à nouveau sur la page vierge.  Je frissonne car il me semble que je n'ai plus un mot d'amour à chuchoter étant blessée comme une bête assommée.  Je perds non seulement un homme mais aussi quatre enfants que j'ai pourtant aimés.  J'ai toujours été là pour les épauler car les parents véritables étaient souvent absents.  J'ai pris trop de place car leur vide était profond.

  À partir d'aujourd'hui, je peindrai un nouveau paysage sur la toile blanche offerte.  Je sortirai mes pinceaux et je déposerai des touches de couleurs vives pour égayer mon quotidien.  Hélas!  Je ne peux me permettre de penser trop longtemps au lendemain car mon coeur a encore trop mal et l'insécurité fait place à la sérénité que je veux faire mienne!  Mon fils unique me serrera dans ses bras et ma fille du Ciel guidera mes pas.  Dieu sera mon soutien et mes animaux me caresseront la main de leurs poils soyeux!

 

De quoi sera fait mes lendemains?  Je n'en sais trop rien...  Je sais en tous les cas que je veux continuer à grandir et même si l'hiver sera long, je suis convaincue que le printemps me transformera en bourgeon prêt à éclater.  Je veux transformer ma maison en un gîte du passant où le visiteur sera accueilli dans son entité.  Je rêve d'un endroit où le voyageur pourra se reposer!

J'ai déjà lu cette phrase de Lucille Guèvremont-Pélissier.

"  Lorsqu'on enduit l'habit du quotidien d'une touche d'humour et de fantaisie, les années s'enfilent en douceur et la jeunesse s'y installe en permanence.  "

 

Je veux rester jeune dans mon coeur  et porter mon collier de perles même si mon cou devient ridé.  Je veux enfiler mes bottes et sortir mon parapluie pour aller rejoindre les petits.  Je veux me coiffer d'un chapeau de paille et m'amuser à jongler avec la vie!  Je veux continuer à être l'artiste de ma destinée même si mon bien-aimé est parti à la chasse aux illusions et aux sensations nouvelles.  Je veux du soleil et des fleurs à transplanter.  Des abeilles et du miel, des fleurs de cerisiers et des tas de groseilles!

Aujourd'hui, je me sens très seule, très seule sans lui...  Mais, comme je suis amie avec la femme que je suis et que je prends le temps de me regarder dans le miroir...  je vois l'éclat de mes yeux et un jour un autre homme verra briller dans ceux-ci le diamant qu'est mon coeur!

 

Mais, ce soir je me sens tout de même très seule et j'ai envie de pleurer!  Pleurer sur la trahison et les mensonges.  Pleurer sur la perfidie et les gestes malhonnêtes.  Pleurer d'avoir cru que ses paroles mielleuses étaient véridiques...  Je sanglote sur son indifférence et ses promesses non-tenues...  Je pleure car il aura sa loi du retour et un jour il se rendra compte que ce n'est pas dans la fuite que l'on règle ses problèmes.  Fuite dans le travail et fuite dans les bras d'une femme qui ne sait pas le combat qu'elle aura à mener pour satisfaire ses enfants blessés et la mère de ceux-ci qui prend un plaisir fou à détruire tout ce qui ressemble à de l'Amour véritable!  Je plains cette femme qui s'accroche au cou d'un homme marié qui n'a jamais fait le deuil de son premier mariage.  Je pleure pour cet homme dont j'ai servi de "mère de rechange" durant 10 ans de ma vie et qui me répudie maintenant que ses chers enfants sont devenus presque-adultes mais qui resteront toujours "enfants" dans leurs petites têtes cintrés d'oeillères... Maintenant, cela ne me regarde plus et je leur souhaite BONNE CHANCE!  Moi, il ne me reste plus qu'à continuer ma route et d'enfin "lâcher prise" car il n'y a pas plus sourd que celui qui ne veut pas entendre et pas plus aveugle que celui qui ne veut pas voir!  Moi, je me réapproprie de cette LIBERTÉ dont j'aj presque oubliée la saveur exquise!

 

Et toi, es-tu seul(e) ce soir?

Si oui!  Me comprends-tu?

Et dis-toi toujours que la Vie réserve ses richesses aux âmes dignes d'elle!

 

 

Jovette Mimeault

l7 septembre 2002

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