LA RÉORGANISATION

 

 

Doucement, tout doucement j'ai commencé un processus de guérison.  Je recommençais à participer un peu plus à la vie sociale.  J'ai recommencé à faire des projets.  Mon mari et moi, avons participé à des rencontres hebdomadaires de proches de suicidés.  Une fois par semaine, nous étions une douzaine de personnes à nous rencontrer et à partager notre grande peine.  Dans mon quartier, il m'avait été refusé de participer à des rencontres d'endeuillés "normaux" car moi c'était un deuil par suicide que je vivais et supposément que ce n'était pas un deuil comme un autre.

 

Madame Denise Goyette, fondatrice du Relais de l'Espérance a ressenti le besoin de venir en aide aux proches de suicidés et elle était accompagnée dans ce projet par Monsieur Michel Garneau, psychologue.  C'est dans ce groupe que j'ai pu évacuer ma souffrance car même si j'étais en train de réorganiser, de restructurer ma vie...  j'étais encore en deuil et je pleurais encore souvent.

 

J'ai appris à faire la part des choses à propos de ma fille.  J'ai été longtemps à l'idéaliser et à ne voir que le beau côté de notre relation mais là je pouvais voir aussi qu'elle avait été une humaine comme les autres et qu'elle aussi avait eu des manquements.  Je me suis donc dévêtue petit à petit de l'habit de culpabilité qui m'étreignait et m'étouffait.  Avec ces personnes j'ai pu revivre et parler à satiété.  Nous étions tous et toutes sur le même bateau qui tanguait si fort.  Au fil du temps, j'ai repris les rames en mains et j'ai fini par faire accoster ma coquille de noix près du port de la compréhension et de l'acceptation de cette réalité qui serait la mienne jusqu'à la fin de mes jours....  soit, que je ne tiendrais plus ma fille dans mes bras, que je n'entendrais plus ses mots dits avec tant de douceur.  Je me suis délestée petit à petit de ma souffrance brûlante et virulente.

 

Je me suis inscrite à des cours de relations d'aide, de psychopathologie.  J'ai continué à écrire.  J'ai recommencé à manger plus sainement.  J'ai été prendre de longues marches dans la nature.  J'ai renoué avec mes ami(e)s et j'ai dû aussi me résigner à faire le deuil de certaines personnes qui étaient incapables de gérer le deuil que je vivais...  Par contre, les vrai(e)s ami(e)s sont restés fidèles et je leur en suis toujours aussi reconnaissante.

 

Malgré la peine qui me faisait débattre le coeur et trembler d'anxiété, la vie a repris petit à petit son cours normal.  J'ai recommencé à voir mon époux comme un compagnon de vie qui avait aussi besoin de consolation.  J'ai recommencé à voir les enfants de mon mari comme des petits êtres qui s'ennuyaient aussi de leur "grande-soeur" et surtout j'ai voulu que mon fils puisse dire que sa mère était humaine mais forte car il était très en peine et il avait besoin de moi maintenant plus que jamais!

 

Surtout, je voulais reprendre ma vie en main et retrouver les beautés que celle-ci avait à m'offrir.  J'étais depuis de longs mois dans une chrysalide de peine mais je me sentais prête même fragile à déplier mes ailes et à la quitter comme le fait le papillon!

 

J'ai fait mienne cette réalité que toujours ma fille garderait le silence.  Mais, un silence c'est si riche quand il contient de la pensée.  Alors, j'ai fait le choix de REVIVRE!

 

Cette étape a aussi duré de nombreux mois.  Une journée je me sentais forte et le lendemain il me semble que tout était à recommencer.  J'avais encore de la colère en moi mais elle s'effilochait doucement.

 

Enfin, je voyais poindre l'arc-en-ciel dans ce ciel qui avait été porteur de tant de nuages gris et pesants.  De tant d'orages de larmes et de tant de tempêtes sur le paysage de ma vie!