Les
funérailles ont eu lieu. La parenté et les ami(e)s sont
repartis chez-eux. C'est alors qu'il faut à nouveau affronter
le quotidien. C'est à ce moment que l'on réalise vraiment que
la personne décédée ne reviendra jamais et pourtant tout nous la
rappelle. Les objets, les vêtements sont encore dans la
maison. S'il s'agit d'un enfant, il y a sa chambre, ses jouets,
sa bicyclette. Nous étouffons mais souvent il y a d'autres
enfants à s'occuper. Le travail doit reprendre, les factures se
payer. La vie doit continuer quoi!
Durant
cette période j'étais complètement déboussolée. J'étais
très émotive et je partais à pleurer d'un rien. Une chanson
qu'elle aimait et qui jouait à la radio. Un verre que
j'échappais et qui se cassait. Les pommes de terre qui
collaient au chaudron car j'avais oublié que je faisais un repas
étant partie dans mes souvenirs. J'étais comme une mer en
furie puis tout redevenait calme. Et ça recommençait encore
une fois!
J'avoue
avoir découvert à cette étape que la source de mes larmes était
intarissable. J'étouffais, j'avais de la misère à
avaler. Quand je réussissais à m'endormir... je
m'éveillais en cauchemar. J'étais courbaturée et tous mes
muscles faisaient mal. Je me rappelle avoir dit à mon ami Denis
qui est médecin: "Denis, j'ai l'impression de m'avoir fait
passer sur le corps par un char d'assaut!" Il m'a rassuré
en me disant que c'était normal après un choc. J'étais
contractée depuis plusieurs jours et là je ressentais la douleur de
mon corps malmené par le choc.
J'avais
l'impression de perdre pied. Chaque journée était comme une
énorme montagne à escalader. Mes réveils étaient
lugubres. Quand je dormais j'oubliais mais quand je m'éveillais
et que je réalisais que c'était vrai que ma fille était partie pour
toujours. J'avais comme un coup de poing dans le front et je me
mettais à pleurer à nouveau.
Plus
les jours passaient et plus je m'ennuyais d'elle. Je contais les
jours et ma fille était toujours dans mes pensées. Je ne me
donnais pas la permission de rire ou d'avoir du plaisir.
Non! Là, je me sentais coupable. Mon mari et les autres
enfants... je leur en voulais presque de "vivre en ayant
des besoins". Il aurait presque fallu que mon foyer
devienne une chapelle ardente.
Je
me levais la nuit et je lui parlais. J'étais souvent en colère
contre elle. Je lui écrivais ma peine. Je lui contais mes
journées. Elle était continuellement dans mes pensées d'une
façon obsessive. Je me rendais à l'arrêt de l'autobus et
j'attendais en espérant qu'elle débarque de la prochaine.
J'allais marcher dans le Vieux-Québec en espérant la
rencontrer. J'allais sur le bord de la rivière en espérant la
trouver... Je lui ai fait un petit jardin avec une de ses
sculptures, j'y ai planté des fleurs qu'elle aimait. J'allais
méditer dans sa chambre qui était devenue comme un sanctuaire pour
moi... Dès que le téléphone sonnait, je croyais que ce serait
elle qui me dirait son petit : Allô Mum! Le seul être
qui pouvait m'apporter du bonheur c'était mon fils de sang, son
frère... Nous pleurions ensemble et c'est aussi juste avec lui
que je me permettais de rire quand nous nous rappelions les choses
drôles qu'elle avait dites ou faites.
Le
quotidien était insurmontable. J'étais en dépression et j'ai
dû demander l'aide de mon médecin. J'ai dû me faire à
l'idée que je ne m'en sortirais pas seule. J'ai été
accompagnée d'une façon merveilleuse par cette femme, médecin par
vocation. J'ai dû aussi prendre des anti-dépresseurs et être
hospitalisée car je voulais aller rejoindre ma fille en me donnant la
mort. C'est à ce moment aussi que j'ai réalisé que ma fille
ne voulait pas "se donner la mort" mais ARRÊTER DE
SOUFFRIR. Je ne voulais pas mourir je voulais juste arrêter de
souffrir autant moi aussi. Doucement, le temps a fait son oeuvre
et j'ai recommencé à accepter que mon époux entre dans ma bulle de
souffrance. J'ai accepté de voir rire et chanter les autres
enfants. J'ai accueilli les ami(e)s et les yeux de mon coeur se
sont réouverts et j'ai vu le soleil se lever à nouveau sur ma vie!
Ce
fût une période très pénible à vivre. Un cauchemar vécu
même en éveil. J'étais instable, nerveuse, agressive,
léthargique... Les seuls moments où j'étais heureuse c'est
quand j'étais dans mon bureau et que j'écrivais. Ce journal de
525 pages écrites au fil des jours... est devenu par la suite
un livre intitulé ELLE ÉTAIT SI JOLIE... mais, il n'a que 194
pages car plusieurs de mes chapitres étaient à l'image de l'apocalypse
que je vivais dans ma vie depuis son départ...
Cette
période a duré plusieurs mois... Mais, comme je l'ai dit
précédemment... CHAQUE DEUIL EST DIFFÉRENT ET EST UNIQUE À
CHACUN! Moi, je l'ai vécu très très intensément. Je
suis allée jusque dans le fond du baril pour mieux remonter je crois.
Pour
toi, ce peut être plus doux. Comme je suis une
"passionnée" et une émotive chronique. J'ai vécu
cette période à ma manière!
En
te contant ce que moi j'ai vécu... je voulais juste te
démontrer que c'est une période très difficile et que même si je
suis "aidante" aujourd'hui... j'ai longtemps été L'OMBRE
DE MOI-MÊME...