COMMENT J'AI ACCEPTÉ LE SUICIDE DE MA FILLE

Les mots sont impuissants à décrire la douleur de perdre un enfant. Jovette Mimeault a connu cet abîme lorsque sa fille de 18 ans, Andréanne, s'est suicidée. Cinq ans plus tard, elle est en mesure de parler de cette blessure comme d'une cicatrice qui guérit mais jamais ne s'efface...
C'est dans l'écriture que Madame Mimeault a puisé un certain réconfort. Elle prononce des conférences et a rédigé un livre "Elle était si jolie" qu'on trouve sur son site Internet www.mousselineetdentelle.com, où on peut lire aussi des textes extraordinairement touchants. "Ma fille c'est mon imprésario, c'est mon René Angélil à moi dit-elle. Je l'appelle mon ange. Après la mort d'Andréanne, j'ai suivi des cours pour travailler comme intervenante."
Madame Mimeault, vous étiez très proche de votre fille, n'est-ce pas?
Effectivement. Ce n'était pas une adolescente difficile. Elle était très secrète, mais nous partagions des poèmes, nous vivions de beaux moments ensemble.
Vous n'avez donc rien vu venir?
Non. Par la suite, certaines phrases qu'elle m'avait adressées ont pris un tout autre sens. Elle m'avait laissé un mot dans mon paquet de cigarettes: "Maman, j'ai décidé d'évoluer à ma manière". J'ai pensé sur le coup qu'elle voulait faire sa vie. J'avoue cependant avoir eu peur et je lui en avais parlé. Elle m'avait alors dit qu'elle m'avait écrit ce petit mot parce qu'elle m'aimait... C'est la dernière fois que je l'ai vue... Lorsque nous vivons ces situations, nous ne pouvons deviner où ça nous mènera.
C'est souvent avec le recul que nous sommes en mesure de comprendre les messages qui nous sont laissés...
C'est vrai. Sachant que je tenais mon journal, Andréanne m'avait donné un cahier et m'avait dit que j'allais en avoir, des choses à écrire... Je me demandais pourquoi elle me disait cela. Parfois, elle me parlait de la mort et me disait que cela ne lui faisait pas peur. C'était un monde qu'elle avait appris à apprivoiser. C'est sûr qu'elle a imaginé que c'était beau pour ne pas craindre le geste qu'elle allait poser.
UNE TRISTE HISTOIRE
Quel âge avait-elle au moment de son décès?
Elle avait 18 ans. Il y a bien des choses que j'aurais aimé lui dire. Mais il faut que je l'aime assez pour accepter son choix. C'est à ce moment que la guérison commence. Évidemment, cette démarche n'est pas sans douleur, et je suis passée par toutes les étapes. Dans le mot "douleur", il y aussi les lettres qui forment le son DOU, qui sont aussi contenues dans le mot "douceur". C'est là où j'en suis. Aujourd'hui, je suis capable de me rappeler les bons souvenirs, de sourire en me rappelant une chose qu'elle avait faite et qui m'avait fait rire, de regarder des photos d'elle. Je suis même capable d'en parler comme si elle vivait encore.
Andréanne était-elle une adolescente sans problème?
Elle avait commencé à consommer des drogues. Durant la dernière année, elle a fait deux surdoses. C'est à ce moment que je me suis rendue compte qu'elle consommait. L'autopsie a révélé qu'elle avait pris de la drogue le jour où elle s'est suicidée. Cela me console un peu: elle ne s'est peut-être même pas rendu compte de ce qu'elle faisait lorsqu'elle a mis fin à ses jours... Je sais qu'elle a fait une colère peu avant son suicide. Elle a reçu un appel et elle est partie. C'est sa copine qui demeurait avec elle qui l'a vue pour la dernière fois. Elle était fâchée lorsqu'elle a quitté l'appartement. L'homme au bout du fil voulait la voir et Andréanne, elle, ne cessait de répéter: "Non, non, non".
Parce qu'elle avait été abusée sexuellement?
Oui. Elle a laissé une lettre avant de mourir dans laquelle elle disait qu'elle souhaitait qu'il meure... Mais comme il ne mourait pas, elle a préféré mourir plutôt que d'avoir encore son regard sur elle.
Vous avez découvert ainsi qu'elle avait été abusée?
Par la suite, oui. Il n'y avait que son amie qui était au courant. Andréanne lui avait fait promettre de ne pas en parler. L'amie en question s'est confiée après la mort d'Andréanne. L'abuseur a été accusé et a fait de la prison. C'est une chose dont je ne veux plus parler... Bien des gens me confient avoir été eux aussi abusés. Le fait d'en parler les libère.
Vous avez monté un site Web à la mémoire de votre fille?
Oui. J'ai fait une promesse à ma fille: de vivre pour elle et pour moi. C'est pour cette raison que je m'ouvre à toutes sortes d'expériences. J'ai le sentiment de faire quelque chose pour elle. Mon site lui est d'ailleurs dédié.
UNE CICATRICE
Comment avez-vous réagi à l'annonce de sa mort?
Cela a été affreux. Elle était portée disparue depuis trois jours, nous la cherchions partout. Puis, les policiers m'ont rappelée à la maison. J'étais seule. Ils m'ont annoncé la nouvelle au téléphone. J'ai perdu conscience. Je sentais qu'elle était décédée. J'étais allée travailler le matin et j'avais dit à une dame qu'Andréanne n'était plus sur Terre. Je sentais un gros froid en moi, comme si un grand vent m'avait traversée. Nous étions pourtant au mois d'août... Elle est morte le 7 août 1995.
J'imagine qu'on met des mois et même des années à se remettre d'un pareil drame?
J'ai vécu un gros deuil. Je dirais que cela m'a pris au moins deux ans et demi. J'ai vécu cela intensément. Cela a été très difficile. Après, c'est devenu de plus en plus doux. Maintenant, après cinq ans, je suis capable de regarder sa photo et de lui dire: "Salut Bé!" Je n'en fais pas une obsession mais elle fait partie de moi, comme si j'étais enceinte. Je sens qu'elle m'habite, comme lorsqu'on porte un enfant. De toute façon, ce sera toujours ma fille. Je fais semblant qu'elle habite un autre pays, qu'elle vit sur une île. Par mon site Internet, par l'écriture, je garde le contact avec elle.
En tant que parents, est-ce qu'on finit par accepter une blessure semblable et par en guérir?
On guérit... mais il reste toujours une cicatrice. Si je suis malade, ça devient plus fort. Je crois que la fatigue est une très mauvaise conseillère. Il est important pour moi de ne pas me rendre au bout du rouleau. Je dois être en forme physiquement. J'ai donc cette cicatrice, mais j'apprends à l'apprivoiser. Je ne peux pas dire que j'ai complètement accepté. Parfois, je rêve à Andréanne et, lorsque je me réveille, je suis déçue que ce n'ai été qu'un rêve... Il faut que je continue à vivre.
Vous êtes capable de dire aujourd'hui que vous aimez la vie?
Bien sûr! Je vois à quel point la vie est importante. Je le disais, je vis en double. Je suis aussi très proche de mon fils, Yannick, qui a 27 ans. Mon mari a aussi des enfants, alors je suis bien entourée. De plus, Andréanne m'avait dit: "Maman, garde ton sourire". C'est donc le plus beau cadeau que je puisse lui faire...
INFO-CONSEILS
Voici ce que Madame Mimeault recommande aux gens qui ont à vivre un deuil. Elle s'en est sortie et son expérience peut servir d'exemple.
LIRE: "J'ai beaucoup lu. Par exemple, j'ai traîné partout le livre de Yolande Vigeant "Les 11 onze lois du bonheur".
FAIRE CONFIANCE EN SON MÉDECIN: "Pendant une période, j'ai pris des antidépresseurs. Je pense qu'il faut savoir s'en remettre à un médecin de confiance, qui peut nous guider au meilleur de sa connaissance. Aujourd'hui, je ne prends plus de médicaments, mais ça m'a servi pendant un moment."
PARLER, SE CONFIER: "J'ai beaucoup parlé. J'ai dérangé des gens à parler ainsi et certains se sont éloignés; mais les vrais amis sont restés. Rappelons-nous: ce qui ne s'exprime pas s'imprime."
PRENDRE SOIN DE SOI: "J'ai passé des heures dans le bain. J'ai fait des marches. J'ai pris du temps pour moi. Je prends aussi le temps de nourrir ma vie intérieure."
VIVRE 24 HEURES À LA FOIS: "Et si c'est trop difficile, je vis une heure à la fois!"

Par Michèle Lemieux/Photo: Érick Labbé
REVUE LE LUNDI DU 12 MAI 2001